ENVOYÉ SPÉCIAL DANS LA CAGE AUX FAUVES

Prix Albert-Londres 1954

Envoyé spécial dans la cage aux fauves
Un poète entre dans la cage aux fauves et raconte les ménageries de cirque aujourd’hui disparues. Un reportage sans concession, sensible et prophétique.

Armand Gatti, célèbre auteur de théâtre, a aussi été journaliste. En 1954, il écrit une série d’articles sur un métier qui nourrit de nombreux fantasmes : les dompteurs de fauves. Panthère, ours, lion font partie des animaux qu’il côtoie au cours de ce reportage aux allures de bestiaire. Il expérimente ainsi la peur et l’adrénaline que procure la proximité des fauves, récolte des histoires stupéfiantes et décrit la relation parfois tendre et souvent cruelle entre l’homme et la bête. Une enquête qui esquisse une réflexion sur la place de l’animal dans notre société.

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Envoyé spécial dans la cage aux fauves

L’auteur

Né en 1924, Armand Gatti a connu de nombreux métiers et passions. Dramaturge, scénariste, réalisateur, poète, il est proche de Jean Vilar et d’Henri Michaux. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, il connaît une première carrière journalistique qui l’introduit dans le monde des lettres. Il fonde en 1986 La Parole errante à Montreuil, un lieu de création artistique et d’accueil à l’image de ses idéaux anarchistes. Il décède en 2017, laissant à la postérité une œuvre aussi riche que protéiforme.

INFOS TECHNIQUES

Littérature française
Récit
978-2-38134-023-4
300 pages
19 euros
2021

EXTRAIT : Dans la gueule du lion

Après avoir travaillé avec des poneys, des lévriers et des loups, Armand Gatti approche les lions et nous explique pas à pas sa méthode pour placer sa tête dans la gueule du fauve.

N’avez-vous jamais mis votre tête dans la gueule d’un lion ? C’est un raffinement olfactif peut-être discutable, mais si vous manquez d’assurance dans la vie, faites-le. Après cela, vous en aurez… C’est un remède idéal pour les déprimés, les angoissés, les psychasténiques.

Bien entendu, il n’est pas question de pratiquer la chose avec n’importe quel lion. Un fauve qui travaille habituellement en férocité n’est pas recommandable en l’occurrence. Si vous réussissez à lui ouvrir les mâchoires pour y introduire votre tête, il la tranchera.  Il faut une bête habituée aux évolutions en douceur. Une amitié sans ombrage entre elle et vous garantira mieux qu’un contrat d’assurance l’intégrité de votre cou.

Vous l’abordez donc avec une cantilène (il vaut mieux que ce soit toujours la même) : « Mig ! Bravo ! Ho ! Ho ! Bravo ! Abou ! Ahou ! Mig !» Vous lui ouvrez les mâchoires. Elle voudra les refermer presque spontanément À ce moment, vous lui poussez le côté pendant de la lèvre en arrière des crocs. Le lion sent qu’il se mord. Il ne sera pas content. Il ouvrira davantage sa gueule. Recommencez plusieurs fois : il finira par comprendre ce que vous désirez. Lorsque vous verrez qu’il tient la gueule grande ouverte pendant un laps de temps suffisant, vous pouvez y aller. Même si vous tremblez de peur, introduisez votre tête avec calme. Ne crispez pas vos doigts sur les mâchoires. En revanche, ne cherchez pas à flâner pour vous donner une contenance. À l’intérieur, tout est obscur. N’attendez pas d’y voir clair. Si vous êtes submergé par un grognement, ne songez pas à prononcer un acte de contrition parfaite. C’est peut-être une marque d’amitié. Dans tous les cas, il vaut mieux un grognement qu’un coup de dent. Retirez-vous. Soyez poli avec le lion : dites-lui quelques mots d’amitié. Flattez-le sur le museau. L’opération est terminée.

Roland Bouglione, l’héritier de Firmin, n’est pas de mon avis en ce qui concerne le repli des lèvres en arrière des crocs. Il trouve le détail un peu byzantin et parfaitement inutile. Il préfère y aller franchement et m’a d’ailleurs fait sa démonstration dans une cage des Pavillons-sous-Bois. Je pense que ma façon de procéder, sur le plan de l’amateur, est quand même valable, puisqu’elle n’a lésé ni la bête ni mon cou.