Esquive le jour

Une fuite en avant, sur les traces d'une partition disparue.

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Stéphane Vanderhaeghe
Couverture Esquive le jour - Jay Kirk - Marchialy
De la Transylvanie à l’Arctique, en passant par les États-Unis, Jay Kirk nous embarque pour la fuite en avant la plus déjantée.

Afin de découvrir les mystères qui entourent une partition manuscrite de Béla Bartók, Jay Kirk part pour la Transylvanie sur les traces du célèbre compositeur. Il se rend dans les villages où Bartók, tel un vampire en quête de sang, a collecté les chansons folkloriques des paysans grâce auxquelles il transformera la musique du XXe siècle. C’est pourtant une composition plus personnelle qui hante Jay Kirk à mesure de ses découvertes : la Cantata profana, dont les héros sont un père et son fils. Cette œuvre le renvoie à ses propres angoisses : ne serait-il pas parti dans l’unique but de s’éloigner de son père mourant ? Sa quête insensée, commencée en Transylvanie, prend alors un tour imprévisible. Direction l’Arctique.
Tout au long de ce voyage, aussi initiatique que géographique, Jay Kirk se perd dans ses propres méandres et lutte pour apporter une réponse à cette question qui le tiraille : toutes les expériences ont-elles une signification, même la perte du père ? Un livre délirant à mi-chemin entre Las Vegas parano de Hunter S. Thompson et 2666 de Roberto Bolaño.

Couverture Esquive le jour - Jay Kirk - Marchialy

Jay Kirk est un auteur et journaliste américain né en 1970. Il écrit principalement dans la presse magazine, GQ, The New York Times Magazine, Harper’s. Il enseigne aussi l’écriture de non-fiction à la prestigieuse University of Pennsylvania.

PRESSE

« Gigantesque digression déjantée sur la musique, le cinéma, le métier de journaliste, la famille, la mort, Dracula et Frankenstein.  »
RTBF
« Esquive le jour est une ode psychédélique à l’évasion.  »
Interview Magazine

INFOS TECHNIQUES

Littérature étrangère
Journalisme gonzo
978-2-38134-020-3
424 pages
22 euros
2021

Poursuivez l'aventure

AUTOPORTRAIT EN VAMPIRE RENÉGAT

Je me souviens de la première fois que j’ai entendu les quatuors à cordes de Bartók : la fille que j’avais emmenée au concert s’était mise à trembler et à se contorsionner dans tous les sens — on aurait dit qu’elle faisait une crise. Elle était submergée par la musique, par la folie et la libération qu’elle portait. Voilà l’effet que produit Bartók sur les gens. Et donc, en choisissant d’écrire sur Bartók, je savais qu’il me faudrait aborder ce sujet avec précaution. Il y a dans ses quatuors à cordes une violence quasi sanguine, surtout dans le Quatuor à cordes n°3, l’œuvre placée au cœur de l’énigme que relate mon livre ; or plus j’avançais dans l’écriture de ce livre, plus il m’apparaissait clairement que c’est cette même soif de sang que ressentent tous les écrivains, et les écrivains de non-fiction plus que les autres.

Bartók était lui-même semblable à un auteur de non-fiction dans la mesure où la première chose qu’il faisait était de partir à l’aventure, encombré de son phonographe Edison et de malles remplies de cylindres de cire afin d’amasser sa matière première (auprès de musiciens folkloriques de Transylvanie). Bartók et moi, au fond, nous sommes des sortes de vampires. Nous nous aventurons de par le monde pour accumuler des expériences (dans mon cas, de quoi remplir les pages de papier glacé des magazines américains) avant de rentrer en toute hâte dans nos châteaux pour tirer de ces ballots de paille rêche, à la manière du Nain Tracassin, quelque chose d’esthétique et de plaisant ; du moins quelque chose de viable sur un plan commercial.

Or il est possible qu’en écrivant Esquive le jour j’aie décidé d’anéantir mes machines d’enregistrement pour tout reprendre. Cela faisait déjà un bout de temps que je questionnais mes propres méthodes et penchants : l’écrivain-chasseur, l’écrivain-enquêteur, cette idée selon laquelle mon boulot serait d’emmagasiner de l’expérience, de réunir des preuves, de voler aux autres leur propre histoire pour en tirer profit et divertir les classes oisives de New York. Mais au-delà de ça, peut-être que ce sentiment obscur – l’impression de me faire balader à force de vouloir pernicieusement trouver un sens à tout, débusquer un récit partout, faire marcher l’expérience au pas de motifs facilement déchiffrables – ; peut-être ce sentiment avait-il commencé à me dégoûter. Pourquoi me fallait-il revendiquer cette autorité logée dans le dernier mot, dans l’interprétation de ce qui restait, en propre, l’expérience de quelqu’un d’autre ? Et si, à l’instar de Montaigne, le premier essayiste, je braquais plutôt l’appareil sur moi ? Et que je m’arrangeais pour introduire (nos avancées technologiques le permettent bien) des caméras endoscopiques, une jusqu’à mes amygdales, une autre jusque dans mes intestins répugnants ? Et ainsi, au lieu de me présenter sous les traits de ce que je ne suis pas – un point de vue unifié et cohérent –, je pourrais me représenter tel que j’étais vraiment : un ramassis d’organes, de pulsions, de perceptions flottantes qu’on aurait rapiécés, qui déambulerait comme le monstre de Frankenstein, iPhone et carnet à la main. Pourquoi pas ?

Jay Kirk