Entretien : LE POUVOIR DE LA RÉCONCILIATION
L’Appel du cacatoès noir a été publié pour la première fois en 2009 en Australie. Dix ans plus tard, John Danalis revient sur les raisons qui l’ont poussé à écrire cette histoire qui a profondément bouleversé sa vie.
Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez choisi d’écrire cette histoire ?
Nous ne choisissons pas toujours les histoires que nous écrivons, parfois ce sont elles qui nous choisissent. Lorsque le cacatoès noir m’a appelé, j’ai vite compris que j’étais dans l’obligation de raconter cette histoire. Je n’avais absolument pas le choix.
Dans les années qui ont suivi la première installation anglaise en 1788, les peuples premiers d’Australie ont été décimés par la maladie, les conflits armés et les déplacements forcés. Pour ajouter l’outrage au génocide, des milliers de restes humains aborigènes ont été exhumés des terres et des sites funéraires ancestraux et envoyés en Europe et en Amérique, où ils croupissent aujourd’hui dans des vitrines et des sous-sols de musées. La « loi » aborigène stipule que l’on doitêtre enterré sur ses terres tribales, sans quoi l’esprit erre à jamais, perdu pour l’éternité. Pour moi, tourner le dos à cette « petite histoire » aurait été tourner le dos à tous ces esprits perdus et à leurs proches qui attendent toujours leur retour.
Au fur et à mesure de votre récit, on se rend compte que cette histoire transforme votre façon de penser et de considérer votre pays. Comment influence-t-elle encore aujourd’hui votre vie, dix ans après la publication du livre ?
Vous savez ce qu’un Aborigène m’a chuchoté à l’oreille lors du lancement du livre, voilà une décennie ? « C’est pas parce qu’il y a un point final à la fin de ton bouquin que tu dois croire que cette histoire aura un jour une fin. » À l’époque, j’ai cru qu’il exagérait, mais au fil des mois et des années, le caractère prophétique de cette déclaration ne s’est jamais démenti !
Avant ça, j’étais un Australien blanc typique, citadin, de la classe moyenne, avec une connaissance lacunaire de l’histoire véritable de l’Australie et absolument aucune relation avec ses premiers habitants. C’est le retour au pays de Mary qui a rendu le mienpossible. Cette histoire m’a emmené dans des communautés aborigènes reculées, accessibles seulement après des vols mouvementés à bord de tout petits avions, suivis de trajets cahoteux en 4 x 4 jusqu’au vaste cœur battant de l’Australie. Voir une immense chaîne de montagnes se dresser tel un goanna et s’étirer, bâiller au soleil, puis se rallonger et se rendormir pour encore quelques millions d’années : voilà l’un des innombrables cadeaux que cette histoire m’a valus. Et des cadeaux comme celui-là attendent tousceux qui sont disposés à ouvrir vraiment les yeux.
Pensez-vous que l’on puisse établir un parallèle entre votre récit et la prise de conscience mondiale à propos de la suprématie blanche à laquelle on assiste en ce moment ?
Je crois que ce livre est l’un des nombreux petits pas en avant que font les gens partout sur la planète pour reconnaître les péchés du colonialisme et remettre en question le concept de l’exception blanche et occidentale.
Si la publication de notre histoire entraîne le rapatriement d’un seulancêtre indigène par un musée européen et sa restitution à l’amour de sa famille et de sa terre, alors tous les ancêtres perdus se réjouiront ! Car, par la grâce d’un seul retour, il y a de l’espoir pour tous.