UNE EXPÉRIENCE INITIATIQUE
L’île de Socotra agit sur Quentin Müller comme un aimant, il doit s’y rendre coûte que coûte. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est le sens qu’il donnera à cette aventure.
Qu’est-ce qui vaut à Socotra son surnom de joyau de la mer d’Arabie ?
L’île de Socotra est d’une beauté inquiétante. La variété de ses courbes faites de montagnes rocailleuses et de dunes, ses espèces végétales, dont certaines sont préhistoriques, comme l’arbre-dragon, donnent le tournis. C’est aussi une île très isolée : de juin à octobre, la saison venteuse du Horf balaie l’ensemble de l’archipel et soulève de telles vagues qu’aucun bateau ne peut y accoster. Il est également impossible aux avions d’y atterrir à cette saison. Cette particularité géographique a pesé sur les croyances animistes et les récits populaires des autochtones qui y vivent depuis des siècles. Lorsque je m’y rends pour la première fois en 2021, je constate que l’île est très préservée. On me raconte son histoire et ses légendes et je comprends pourquoi elle a été protégée de la prédation des grandes puissances : les explorateurs portugais au xvie siècle, puis les Britanniques n’ont pas estimé ses ressources suffisantes. Plus tard, en 1938, un célèbre géologue pétrolier écarte la piste de gisements de pétrole et de gaz sur l’île. Pour toutes ces raisons, la culture et les paysages très particuliers de Socotra sont restés préservés.
Comment entendez-vous parler la première fois de cette île ?
En 2019, je fais la rencontre du sultan de Socotra exilé à Oman. Il est techniquement déchu de ses fonctions car son royaume n’existe plus depuis 1967, mais sa famille est toujours adulée sur l’île. De temps en temps, il fait des
incursions de quelques jours à Socotra où il est acclamé par la population et surveillé étroitement par les militaires saoudiens et émiratis qui occupent son ancien territoire, officiellement pour faire la guerre aux rebelles houthis alliés à l’Iran. Intéressé par l’histoire de ce sultan, je lui demande si je peux l’accompagner lors d’un de ses retours au pays. Il promet qu’il m’emmènera à Socotra et me fera découvrir l’arbre-dragon. Ma quête pour cet archipel devient alors obsessionnelle.
Qu’est-ce que ce voyage va changer pour vous en tant que journaliste ?
Je me remets difficilement d’une année 2018 où j’ai plusieurs fois songé à laisser derrière moi le journalisme, en raison d’histoires personnelles désagréables et d’un certain désenchantement envers une profession impitoyable avec ses petites mains qui lui rapportent de lointains reportages. Ma découverte de Socotra et du Yémen est alors un vrai bol d’air : une révélation. Après coup, je peux dire que ce pays m’a sauvé du renoncement qui se dessinait. Voilà pourquoi je l’aime d’autant plus. En travaillant à Socotra et plus tard au Yémen, je touche du doigt la quintessence de mon travail. Un condensé riche de ce à quoi devrait ressembler la pratique de mon métier : être le témoin privilégié de zones négligées ou peu connues et documenter avec le souci du détail les ingérences étrangères et la culture locale, sans attendre la promesse d’une publication. J’engrange, j’écoute, j’enregistre, je photographie et on verra bien.