LA GUERRE DES DINOSAURES

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Cyril Gay
LA GUERRE DES DINOSAURES
Digne de la plus virulente fièvre de l’or, la course aux fossiles redonne vie à toute une région pour le meilleur et pour le pire. Contagion garantie.

Tout le monde se souvient de la sortie au cinéma de Jurassic Park en 1993. La même année, en Patagonie, un autre dinosaure carnivore, plus grand que le tyrannosaure, révolutionne l’économie d’une ville sinistrée, El Chocón. Découverts par un paléontologue amateur, ces ossements deviennent l’objet de toutes les convoitises : touristiques, scientifiques, politiques. Pourtant, derrière ce regain de prospérité, se joue une guerre sournoise, à l’ombre des fossiles estimés à des millions.
Miguel Prenz s’est rendu sur place et a observé les luttes de pouvoir entre maires, directeurs de musées et paléontologues capables de tout pour baptiser de leur nom le dinosaure. Autant de personnages qui tissent une toile de fond des plus inquiétantes : celle de l’ambition des hommes

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LA GUERRE DES DINOSAURES
« Le palpitant reportage de Miguel Prenz s'avère aussi truculent qu'un Indiana Jones perdu au milieu des mesquineries d'Amour, gloire et beauté »
Stylist

L’auteur

Miguel Prenz appartient à une nouvelle génération de journalistes-écrivains qui incarne la tradition de la cronica en Amérique latine. Il a écrit dans les plus grandes revues du continent. La Guerre des dinosaures est son premier livre traduit en France.

INFOS TECHNIQUES

Littérature étrangère
Enquête immersive
979-10-95582-44-1
220 pages
19 euros
2019

Extrait

 

El Chocón : l’un des trois sommets du Triangle des dinosaures, situé en Patagonie, et où l’on a découvert le plus grand carnivore que la Terre ait porté. Miguel Prenz nous emmène ici faire un petit tour du musée et nous présente ce dinosaure qui porte le nom d’un mécanicien.

Dans le désert, lorsque le soleil est impitoyable, la ligne d’horizon se délite, si bien qu’il n’y a pas de démarcation franche entre le bleu du ciel et le rouge de la terre parsemée de pylônes électriques, et de petits arbustes anémiques. Quelques plantes seulement résistent jusqu’à atteindre une couleur vert vif, mais la plupart restent d’un gris à peine plus pâle que le revêtement de la route nationale 237 qui traverse l’est de la province de Neuquén. S’il n’y a pas de chardons virevoltants, c’est uniquement parce que nous sommes au printemps et que le vent souffle moins fort qu’en automne ou en hiver. Le long de la route, il y a un panneau avec un dinosaure aux grandes dents, qui tient dans sa mâchoire les mots suivants, écrits en grandes lettres noires sur fond jaune : BIENVENUE À VILLA EL CHOCÓN. C’est à ce croisement que la route bifurque vers El Chocón, bâtie au bord du barrage hydraulique Ezequiel Ramos Mexía – une goutte d’azur sur fond rouge. En arrivant, on doit d’abord traverser la zone périphérique avant d’atteindre un terrain boisé et aménagé de chalets, puis deux quartiers de maisons basses qui entourent la place centrale. Là se dresse un bâtiment blanc au toit en tôle ondulée vert, le musée Ernesto Bachmann, le lieu d’asile du Giganotosaurus carolinii qui, avec ses 14 mètres de long, ses 8 tonnes et ses 100 millions d’années, est le dinosaure carnivore le plus grand du monde.
À l’extérieur du musée, de petites boutiques d’objets artisanaux proposent des figurines à l’effigie du dinosaure, des porte-clés à l’image du dinosaure, des verres, des tasses, des cendriers et des t-shirts illustrés aux motifs de dinosaures. À l’intérieur, quelque deux cents personnes parcourent les salles aux murs couleur crème, au carrelage gris, au plafond haut et boisé, et observent des fossiles, dont quelques-uns sont authentiques contrairement à la plupart qui ne sont que des répliques faites de résine plastique. Ici, comme dans n’importe quel autre musée paléontologique, presque tous les squelettes exhibés sont des reproductions, bien que cette information ne soit pas toujours annoncée sur les panneaux explicatifs. On n’expose pas les originaux, car ils sont bien trop précieux : les os se sont transformés en pierre au cours d’un long processus chimique et physique de plusieurs millions d’années. À force d’être compacté par les couches de terre, le tissu organique est envahi par des minéraux qui gagnent le cœur des cellules, le dominent et le transforment en roche. Les répliques, qui peuvent coûter plus de 200 000 dollars, ont aussi une valeur éducative, dans la mesure où l’on peut en produire à satiété pour les exposer dans plusieurs musées à travers le monde.
Généralement, on entre dans le musée Ernesto Bachmann sur la droite, par la pièce où se trouve la réplique du Giganotosaurus carolinii, couché dans une fosse sur le flanc droit, la position dans laquelle son fossile a été déterré en 1993, à moins de 20 kilomètres d’El Chocón. Dans cette même fosse se trouve aussi le buggy orange que conduisait Rubén Carolini le jour de la découverte.
À cette époque, Rubén Carolini passait une grande partie de son temps libre dans le désert, à explorer, à chercher des fossiles, à s’entraîner au tir, à chasser des volatiles, à prendre des photos, à filmer avec sa caméra VHS, à vivre ses aventures en somme. Voilà, en gros, à quoi il s’occupait l’après-midi du 25 juillet 1993, lorsqu’il tomba sur un tibia qui lui parut énorme et dont il apprécia la taille à l’aide de sa ceinture. Comme la ceinture ne suffisait pas, il dut ajouter un fil de fer. Puis il remonta dans son buggy orange et retourna chez lui à El Chocón. Il tira de sa bibliothèque un livre consacré aux dinosaures – sujet qu’il l’intéressait déjà avant – et lu une information qui ne manqua pas de le surprendre : le tibia du Tyrannosaurus rex, le carnivore le plus grand du monde alors, mesurait 82 centimètres tandis que celui qu’il avait trouvé faisait 1,10 mètre. Au cours des jours suivants, il retourna sur le lieu de sa découverte pour prendre des photos qu’il apporterait ensuite comme preuves à l’université nationale de Comahue, dans la ville de Neuquén, à presque 90 kilomètres au nord-ouest. Les paléontologues de l’université confirmèrent qu’il s’agissait d’une découverte de la plus grande importance, cela arriva aux oreilles des médias et généra beaucoup d’espoirs, car cette année venait de sortir Jurassic Park qui déclencha un véritable engouement pour les dinosaures dans le monde entier. La particularité de cette nouvelle trouvaille – qui se solda par un record le jour où l’on confirma que ce fossile était effectivement plus grand que celui d’un Tyrannosaurus rex, et qu’il s’agissait bien du carnivore le plus grand du monde – était l’identité de la personne à son origine, un garagiste, contremaître à Hidronor, l’entreprise nationale qui contrôlait le barrage hydraulique d’El Chocón depuis la fin des années 1960 jusqu’à sa privatisation, en 1993, sous le gouvernement de Carlos Saúl Menem. Rubén Carolini n’était pas un paléontologue reconnu, mais un mécanicien, toutefois c’est son nom qui passa à la postérité sous forme d’appellation scientifique : Giganotosaurus carolinii – le lézard géant du sud de Carolini. L’animal qui transforma El Chocón en l’un des hauts lieux de ce que l’on nomme informellement, dans le monde de la paléontologie, le Triangle des dinosaures. Les deux autres sites se situent aussi dans la province de Neuquén et sont répartis sur un peu moins de deux cents kilomètres carrés. Il y a le centre paléontologique Lago Barreales, l’unique lieu de fouille permanente d’Amérique latine qui fasse aussi office de musée. Et enfin la ville de Plaza Huincul où fut découvert en 1987 l’Argentinosaurus huinculensis qui, avec ses 40 mètres de long, 15 de haut et ses quelques 80 tonnes (poids équivalant à quatorze éléphants d’Afrique adultes), est l’être vivant (herbivore, à la différence du Giganotosaurus carolinii) le plus grand que la Terre ait porté. Toutefois, il n’est pas impossible que, comme tout champion, l’Argentinosaurus huinculensis se fasse détrôner à l’avenir par un nouveau compétiteur.
Dans la salle du musée d’El Chocón où se trouve le Giganotosaurus carolinii, un écriteau imprimé sur une bâche de plastique vous propose, en espagnol et en anglais, une INTRODUCTION AUX DINOSAURES. On peut y lire qu’il s’agit d’un groupe de reptiles qui trouva ses origines il y a 230 millions d’années, au cours du Mésozoïque, avant d’évoluer en deux grands groupes : les théropodes (carnivores bipèdes) et les sauropodes (herbivores quadrupèdes à long cou et longue queue). Ils dominèrent le continent durant 165 millions d’années jusqu’à leur extinction brutale il y a 65 millions d’années, à la suite d’une série de cataclysmes – tremblements de terre, tsunamis, ouragans, déluges, sécheresse – provoqués par la chute d’une météorite de la taille de Manhattan dans la péninsule du Yucatán. Presque personne ne s’arrête pour lire le panneau.
Le plus grand trésor de la salle et du musée est réparti dans plusieurs vitrines : de véritables fossiles du Giganotosaurus carolinii. L’une contient treize gastrolithes (des pierres ingérées par les dinosaures, à l’instar de certains oiseaux, afin de digérer les aliments) provenant de la région du pelvis. Dans une autre sont exposées dix-sept des soixante-dix dents retrouvées, coniques à la pointe acérée. Aucun panneau ne nous dit où sont passées les quarante-trois autres. Dans la vitrine principale est exposé le crâne du Giganotosaurus carolinii reconstitué à partir de treize morceaux originaux et complété par des pièces de plâtre, qui mesure près d’1,90 mètre.
« Ça, c’est sa tête pour de vrai ? » demande un petit garçon à son père, tous deux face à la vitrine, les yeux écarquillés.
Le père regarde le crâne, mais ne répond pas.
« Papa, je te parle !
– Oui, oui, c’est écrit que c’est la vraie. J’essaie de m’imaginer une bestiole pareille. »
On entend d’autres bribes de conversations dans le reste de la salle, là où sont exposés d’autres dinosaures, tel que l’herbivore Amargasaurus cazaui et le carnivore Carnotaurus sastrei, dont le signe distinctif est la paire de cornes qui trône au-dessus de sa tête. Parents et enfants observent tout sans ciller, comme ce père et son fils qui, durant bien plusieurs minutes, restent face au crâne du Giganotosaurus carolinii.
« Hop, hop, hop ! Madame, monsieur, bonjour, par ici, s’il vous plaît. »
Un couple a essayé d’entrer dans le musée sans payer et Sonia Arévalo, la responsable de la billetterie, ne les laisse pas s’échapper. Elle se vante de reconnaître le moindre signe de fraude chez ceux qui tentent de passer en douce et elle se montre implacable dès lors qu’elle les attrape. Alors qu’elle n’est pas guichetière de formation, mais infirmière. Elle est arrivée à El Chocón en 1990 pour travailler à l’hôpital, lorsque les rumeurs concernant la privatisation commençaient à s’installer. Mais pour le moment, alors que le musée est plein de visiteurs, elle ne veut pas se souvenir de tous les malheurs qui sont arrivés lorsque l’entreprise, dont le sort d’un millier d’habitants dépendait – aujourd’hui on compte un peu plus de deux mille personnes à El Chocón –, fut privatisée : les départs, le taux de chômage de plus de 80 %, l’exode massif et la dépression des trois cents habitants qui avaient décidé de rester, conscients que leur bourgade était destinée à se transformer en village fantôme, un de plus en Patagonie. Sonia Arévalo préfère plutôt parler de ce qui s’est passé de bien depuis la découverte du Giganotosaurus carolinii.
« Le dinosaure a provoqué un boom économique, une planche de salut pour El Chocón. Moi, je dis toujours que ce musée, il faut en prendre soin, parce qu’il a créé beaucoup d’emplois après la privatisation d’Hidronor. Dites-vous bien qu’ici, il passe cent cinquante mille personnes par an. Don Carolini est un héros pour ce village. Je n’arrive toujours pas à croire qu’il y a encore des paléontologues qui disent du mal de lui, après tout ce qu’il a fait pour El Chocón. »
Ils sont nombreux les paléontologues à être devenus fous lorsqu’ils apprirent que le plus grand dinosaure carnivore du monde avait été touché par des mains salies à l’huile de moteur. Ils ne toléraient pas que les journaux, les magazines, les chaînes de télé d’Argentine, des États-Unis et de certains pays européens attribuent la découverte la plus importante de l’histoire de la paléontologie à un mécanicien.