LE DERNIER DES YAKUZAS

Splendeur et décadence d’un hors-la-loi au pays du Soleil-Levant

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Cyril Gay
LE DERNIER DES YAKUZAS
Une fresque épique sur la plus secrète des organisations criminelles.

Jake Adelstein en a bien conscience : il ne s’en sortira pas vivant sans aide. Après avoir écrit un article sur Tadamasa Goto, il a tout le Yamaguchi-gumi à ses trousses. Partant du vieux principe selon lequel « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », Jake Adelstein engage un ancien yakuza, Saigo, qui appartenait à la branche ennemie de Goto. En échange ? Jake doit écrire la biographie de son protecteur.
À partir de la vie de cet homme qui a connu l’âge d’or des yakuzas, Jake Adelstein dresse une fresque épique de la mafia japonaise, des années 1960 à nos jours. C’est Le Parrain au pays du Soleil-Levant, cela commence sur fond de tatouages sophistiqués et se termine dans les milieux de la finance. Entre-temps, les yakuzas ont perdu leur sens de l’honneur.

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LE DERNIER DES YAKUZAS
« Entre polar et documentaire, une plongée dans l'univers codifié et délirant de la mafia japonaise.  »
Librairie L'Arbre à lettres

L’auteur

Jake Adelstein est né aux États-Unis en 1963. Il est le premier journaliste étranger à intégrer la rédaction du plus grand quotidien japonais, le Yomiuri Shinbun, en 1993. Il vit depuis trente ans à Tokyo.

PRESSE

« À mi-chemin entre la biographie et l'essai, voici un récit passionnant sur les sombres coulisses de la société nippone. »
Le Monde des livres

INFOS TECHNIQUES

Littérature étrangère
Polar
979-10-95582-21-2
370 pages
21.50 euros
2017

La solution tient au bout du doigt

Le Dernier des Yakuzas est une immersion dans l’univers de la mafia japonaise. Jake Adelstein ne nous épargne rien, pas même les aspects techniques du répandu yubizume qui signifie littéralement : « se raccourcir le doigt ».

En japonais, yubizume signifie « se raccourcir le doigt ». C’est un euphémisme utilisé parmi les yakuzas pour dire que l’on s’en fait sauter un morceau. Traditionnellement, la première phalange de l’auriculaire était largement suffisante pour exprimer vos regrets ou demander que l’on vous pardonne pour vos conneries ou celles de vos amis. Il y a quantité d’explications sur l’origine de cette pratique et sa signification, mais personne ne semble détenir la bonne. Certains affirment qu’à l’époque où le sabre était l’arme de prédilection, une telle amputation affaiblissait votre prise et en faisait une marque de soumission et de sacrifice. Dans le monde des yakuzas d’après-guerre, on considérait que la seule manière virile d’achever un ennemi était de l’abattre dans un corps-à-corps au couteau, et une phalange en moins pouvait aussi être un handicap.
Si vous voulez tuer quelqu’un à coups de couteau, il faut le frapper profondément dans les entrailles et faire vriller la lame. La douleur provoquée est si forte que personne ne peut continuer à se battre, et généralement on finit par en mourir. Avec le petit doigt raccourci, il est beaucoup plus difficile de tourner la lame.
En d’autres termes, le fait de s’amputer, d’enrouler votre morceau de doigt dans un mouchoir blanc et de l’offrir à celui que vous aviez offensé revenait à peu près à tendre le cou à celui qui est sorti victorieux d’un combat, comme le font les chiens.
À la grande époque, il n’y avait que très peu de yakuzas assez chanceux pour gravir les échelons sans y perdre un doigt ou deux au passage. Pour tailler votre route, il fallait littéralement vous la « tailler ». Il n’était pas rare que certains chefs aient la première phalange de trois doigts en moins. Un boss légendaire du Sumiyoshi-kai fut surnommé Kani-san – Monsieur Crabe – parce qu’il avait tellement déconné au cours de sa vie qu’il ne lui restait plus que le pouce et l’index de chaque main.
Cette fois, Saigo sentait que son tour était venu. Cette épreuve faisait partie de la vie, mais s’il devait perdre un doigt, il voulait être certain d’en tirer bénéfice. Il n’était pas comme ces autres yakuzas qui se fichaient de se découper, comme si c’était à la mode. Pourtant, même au sommet de la hiérarchie des yakuzas, tout le monde ne tenait pas cette pratique en haute estime. Tout d’abord parce que cela permettait d’identifier une personne comme étant un yakuza, ce qui ne fut pas un avantage dès lors qu’ils commencèrent à infiltrer des entreprises légales. Un doigt en moins se remarque encore plus qu’un tatouage. Cela étant, pour un homme de sa génération, c’était parfois la seule solution envisageable.

D’après une étude menée par la police autour de 1992, environ 40 % des yakuzas avaient un doigt, ou au moins une partie du doigt, en moins. Et de tous ceux qui s’étaient infligé le yubizume, 60 % d’entre eux l’avaient fait alors qu’ils n’étaient encore que des membres de bas rang. Lorsqu’on leur demandait comment ils avaient perdu leur doigt, huit yakuzas sur dix répondaient que c’était une « forme d’excuse » et les autres disaient qu’ils cherchaient à « prouver leur sincérité ». Pour justifier le yubizume, les yakuzas invoquaient donc : 1) les problèmes d’argent ; 2) les problèmes avec les femmes ; 3) avoir attiré des ennuis à l’organisation ou à un frère d’armes ; 4) avoir le droit de rester ou de quitter l’organisation. Et la raison la moins courante était « endosser les erreurs commises par mon subalterne », qui représentait 5 % du total.
Ce rituel se pratiquait le plus souvent à la maison (40 %), mais aussi au bureau de l’organisation, au domicile de l’un des membres ou bien dans les bois.

Les motivations de Saigo étaient inhabituelles, en revanche il choisit un lieu familier : chez lui, dans la cuisine. Il avait tout ce qu’il lui fallait à portée de main pour faire ça correctement, mais comme on le verra, il n’est pas si évident de s’amputer un doigt.
S’ils étaient honnêtes, la majorité des yakuzas vous diraient que le yubizume ne s’exécute pas seul. Un boss expliqua à ce propos : « Si vous me posez la question, 88 % des yakuzas qui vous diront s’y être pris seuls sont des grandes gueules. Ce n’est pas aussi facile qu’on le croit. Il y en a même qui appellent un médecin pour qu’il le leur fasse, ça évite les risques d’infection, la coupe est franche et vous avez moins de problèmes nerveux par la suite. Ça fait aussi sûrement moins mal. C’est que j’ai entendu dire. »
Saigo agit sans médecin ni aide, du moins au début. Il appela Yuriko sur son portable. Elle faisait du shopping. Il lui demanda d’acheter un couteau à sashimi et de rappliquer à la maison. Il devait nettoyer un sacré bordel.
Yukiro lui demanda si c’était pour tuer quelqu’un ou bien se couper le doigt. Il fut honnête avec elle, et elle fut au moins soulagée qu’il n’aille assassiner personne, sans quoi il serait allé en prison.
« Tu me promets que tu ne vas aller tuer personne ?
— Personne à moins d’y être contraint, maintenant apporte-moi ce putain de couteau. »
Il fallait que Saigo se prépare. Yuriko lui dit que les élastiques étaient dans la cuisine. Elle connaissait la musique. Son ex était un yakuza aussi, et il avait déconné. Il ne lui restait que huit doigts quand elle l’avait quitté.
Elle avait encore une question : « Est-ce que ça ne serait pas mieux de prendre une scie ? »
Saigo réfléchit. Les scies, ça faisait du sale travail, il allait se retrouver avec un moignon.
Il raccrocha. Il alla récupérer les élastiques et s’assit à la table de la cuisine. Il s’en enroula un aussi serré que possible à la base de son auriculaire gauche.
Au début, le doigt se noircit légèrement en se gonflant de sang, et son ongle devint de plus en plus blanc, comme s’il brillait. Au bout d’un moment, son petit doigt s’engourdit, gorgé de sang, puis il passa au blanc d’une seconde à l’autre. Il écrasa son poing droit dessus pour vérifier : aucune sensation. Son doigt était parfaitement insensible.
Il connaissait un boss qui avait fait venir un chirurgien. L’idée lui avait bien traversé la tête, mais il trouvait que ce n’était pas très viril. Et si ça venait à se savoir, vous deveniez la risée de tout le milieu. Autant vous trancher les veines si vous vouliez demander à un chirurgien de vous amputer. Parole de docteur.
En fait, il avait eu de la chance. Il avait vu des mecs auxquels on avait demandé de se tailler sur place, là où ils étaient, pas le temps de se préparer ni d’acheter un couteau. Ça avait été un sacré chantier.
Yuriko revint avec un sac de courses et un couteau à sashimi. Dans un second sac, elle avait un mouchoir blanc, de l’alcool à friction et une boîte de pansements avec une petite grenouille dessus.
Nom de Dieu, se dit-il. Il n’allait pas se coller un pansement sur son doigt amputé. Quand bien même il le ferait, ce ne serait certainement pas avec une grenouille toute sourire dessus. Mais il ne fit aucun commentaire.
Il sortit le couteau de son étui et le dressa dans la lumière pour le scruter. Elle avait choisi un bon couteau. Le manche était taillé dans une sorte d’ivoire noir et on aurait dit que la lame était en acier feuilleté. Il y avait une série de torsades sur le rebord de la lame qui était presque rectiligne.
Yuriko se tenait à côté du réfrigérateur, elle restait à l’écart. Il entendait Nakamori ronfler dans la pièce du fond.
Il fit un signe de la mâchoire à Yuriko qui lui apporta la planche à découper qui fit un bruit sourd lorsqu’elle la laissa tomber sur la table.
Elle prit une petite mine boudeuse parce qu’elle ne voulait pas qu’il fasse ça sur la planche. Pour elle, ça servait plutôt à préparer le dîner, des salades, ce genre de trucs. Mais elle n’allait pas la faire à Saigo. Elle n’avait jamais coupé un légume de toute sa vie, ni fait une salade. Elle se défendit en disant qu’elle pourrait s’y mettre et qu’elle ne voulait pas nettoyer la planche une fois qu’il aurait fini. Il lui répondit qu’il s’en occuperait, mais elle savait bien qu’il la menait en bateau. Il n’aurait qu’une main de disponible dans les jours à venir. Comment comptait-il s’y prendre pour laver cette planche ?
Ils se regardaient en chiens de faïence. Elle sentait bien qu’il voulait qu’elle parte. Elle lui pressa gentiment les épaules, se retira dans son bureau, ferma la porte derrière elle pour le laisser seul. Mais lui savait bien qu’il pourrait l’appeler en cas de besoin.

Il était assis à la table de la cuisine, le couteau dans une main et l’autre à plat sur la planche. Il avait quatre doigts d’une couleur normale et son auriculaire était maintenant aussi blanc que la planche. Presque ton sur ton. C’est probablement pour cette raison que tout dérapa.
Il mit le couteau quasiment à la verticale, la lame du côté du doigt, et força dessus, mais il entailla le milieu de la deuxième phalange.
Il voulait juste se couper le petit bout, mais il allait devoir se défaire de deux phalanges. Il n’y avait rien d’autre à faire que de continuer à tailler. Mais, à sa grande surprise, le doigt était extrêmement charnu, et le sang fit dévier la lame.
« Yuriko ! »
Elle arriva à toute allure et se couvrit la bouche des deux mains en voyant ce chantier. Le couteau n’était pas près de lui resservir. Elle devait lui donner un coup de main, mais ne savait pas exactement quoi faire.
Il réfléchit un instant. Il lui dit de ramasser le butoir avec lequel ils calaient la porte et de donner un grand coup sur la lame.
Elle se précipita dans l’entrée et revint avec une brique. Saigo serra les dents quand elle frappa le couteau et que cela n’eut aucun effet.
Elle frappa à nouveau, manqua son coup et lui écrasa l’index.
Il lâcha une bordée d’insultes. À ce moment-là, Nakamori se réveilla et ouvrit la porte de sa chambre. Il était dans son pyjama vert. Il découvrit la scène et resta bouche bée.
Saigo n’avait pas de temps à perdre, il lui fallait un sacré coup de main. Nakamori fit le tour de la table sans quitter des yeux le doigt de Saigo, épinglé sous le couteau. Saigo lui expliqua qu’il n’arrivait pas à se tailler. Nakatori se gratta la barbichette, puis fit signe à Saigo de retourner sa main.
Saigo retira la lame et fit ce qu’on lui demandait. Nakamori saisit le couteau, le plaça sur une articulation et fit signe à Yuriko de lui passer la brique. Le couteau en place et la brique à la main, il frappa le dos de la lame et le doigt fut tranché d’un seul coup.
Saigo retira instinctivement la main. Il regarda le petit morceau de chair posé là, puis alla se laver la main dans l’évier. Il dit à Nakamori de bien faire gaffe à son doigt :
« Sérieusement, ne le perds pas.
— T’inquiète, fais-moi confiance », répondit Nakamori.
Il y avait quelque chose qui clochait dans sa voix. Elle était nasale. Est-ce qu’il chialait ? Putain. Saigo n’avait pas besoin de ça. Il revint voir Nakamori et le trouva avec le doigt dans le nez. Il souriait. « Tu vois ? En parfaite sécurité, je m’en sors les doigts dans le nez. »
Saigo ne put s’empêcher de rire. Il se dit que ce n’était pas le moment de plaisanter, mais Nakamori était dans un tout autre état d’esprit. S’il avait réfléchi une seconde à ce qui venait de se passer, il serait devenu fou. « Mec, on vient de te tailler le petit doigt. »
Saigo le regarda décontenancé. « On » ?
D’accord, admit Nakamori, Saigo avait fait 90 % du boulot, mais il n’en serait jamais arrivé à bout s’il ne l’avait pas aidé à finir le boulot. « Aikawarazu tsume ga amai ne » – Ce sont les dix derniers pour cent qui comptent. Ce dicton était particulièrement morbide et pertinent de la part de Nakamori. Même Yukiro rit. Ils riaient tous. Nakamori ria tellement fort que le doigt lui sortit du nez et il le rattrapa d’une main. Il le montra à Saigo et lui fit un signe du pouce en même temps. Ils ne pouvaient pas s’arrêter de rire. Finalement, Nakamori lui confia le doigt.
Saigo le récupéra à contrecœur et l’enroula dans le mouchoir blanc. La douleur commençait à se réveiller. Ils montèrent tous les deux en voiture et partirent en direction de Shinjuku.