LE RUGISSANT

LE RUGISSANT
Une vie de fracas, une mort expéditive, un nom de légende. 

Rud Lion est mort, assassiné dans un café parisien à l’âge de 30 ans une nuit de novembre 1999. Musicien autodidacte, il aurait composé la mélodie de Ma petite entreprise de Bashung, fut le mentor d’Expression Direkt et produit le seul morceau de rap que l’on entend dans La Haine. Il a organisé les soirées les plus enfiévrées de Paris et a frayé avec la voyoucratie. Insaisissable, passionné et monstrueux, Marc, de son vrai nom, était un électron libre. Il était de ceux qui s’arrachent à leur condition pour connaître les sommets avant la chute.
Des tours de Vitry aux longues nuits de Paris, Raphaël Malkin raconte le parcours hallucinant d’une légende méconnue du rap français des années 1990. Il a recueilli des dizaines de témoignages pour dresser le portrait de ce personnage à mille facettes et combler un pan entier de l’histoire urbaine contemporaine.

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LE RUGISSANT
« Un récit homérique, abrasif et percutant sur l'un des "mauvais" génie de la scène musicale parisienne des 90's. L'écriture est monstrueuse, à la hauteur du mythe qu'elle bâtit ! Le choc de cette rentrée.  »
Librairie Les Guetteurs de Vent

L’auteur

Raphaël Malkin est né en 1987 à Paris, il est journaliste à Society. Il a également fondé Snatch Magazine. Il est l’auteur d’un livre sur la French Touch, Music Sounds Better With You (Le Mot et le Reste, 2015).

PRESSE

« Musicien génial le jour, mauvais garçon la nuit. L’histoire de Rud Lion, gloire fugace de l’underground parisien des années 1990, méritait d’être racontée. »
Télérama
« Le livre-enquête, sans citation, comme un roman, vaut pour sa plongée dans le Paris-banlieue des années 80-90 et sa capacité à nous faire sentir l'ambiance underground d'une époque où le rap évoluait encore dans la semi-clandestinité. »
Libération

INFOS TECHNIQUES

Littérature française
Polar
979-10-95582-43-4
250 pages
20 euros
2019

Extrait

Comme dans les bons polars et les grands films de mafieux, l’histoire commence sur un enterrement. Celui du protagoniste. Le Légendaire Rud Lion.

Dans le corbillard qui file vers le cimetière ont pris place Annick, Jérôme et Yannis. Ils ne se le disent pas, mais cela fait des années qu’ils ne s’étaient pas retrouvés tous ensemble l’un à côté de l’autre. Voilà donc ce qu’il en aura coûté pour que cela arrive. Tandis que la longue voiture noire traverse Paris, on sort un papier froissé d’une enveloppe elle aussi froissée et tamponnée du sceau d’une prison d’ailleurs. C’est une lettre de Maximilien. Le vieux compagnon de vadrouille du temps de leur jeunesse à l’insouciance friponne en petite couronne. Le frangin des gredins géniaux Gaby et Jules. Un braqueur à la superbe pas chère payée, qui lui aussi fait la légende de Vitry. Dans son petit bleu, Maximilien ne parle que d’une chose. À son ami, il dit qu’il l’aime pour toujours.
Ce matin d’enterrement, on dirait que la saison maussade s’est décidée à jouer pleinement son rôle. L’air est frais, agité par le claquement du vent. Le ciel d’un gris homogène crache une pluie fine. À l’entrée du cimetière d’Asnières, un homme, chauve et trapu, est habillé d’un beau costume. Le père. Celui qui, des années plus tôt, avait promis qu’il reviendrait et qui n’a finalement jamais été là. Pour qu’il quitte le pays lointain où il vit et se montre ce jour de novembre, il aura fallu qu’on lui paye un billet d’avion. Heureusement, il n’est pas seul à être venu fouler les allées de terre détrempée du grand enclos aux disparus. En réalité, le cimetière a été pris d’assaut par la foule. De longues cohortes qui forment un étonnant cirque bigarré. Ce sont des têtes sévères, ganaches maugréantes calfeutrées dans leurs vestons de cuir, et des jeunes loups qui ont dans le regard toute l’audace du monde. Des Noirs et des Arabes pour la plupart, ruffians des pourtours de la ville. Si le Grec ou Maximilien sont coincés à l’ombre, beaucoup sont venus pour brandir un étendard si cher à Marc. Posté contre la pierre d’une stèle se tient la silhouette dégingandée de Nono le barge, drôle d’oiseau qui malgré tous ces morts aux alentours doit certainement avoir gardé son pistolet à la ceinture. Certains bredouillent en le voyant : c’est lui le major en chef des tours de l’Ouest. Il y a aussi tous ces gens qui connaissent les centres : ils ont les airs bourgeois de ceux qui ont les manettes, chics dans leur panoplie du dimanche préparée pour les tristes occasions. Ils ont des manières, eux. Sébastien Farran, fils des beaux quartiers et nouveau totem de la musique à grande échelle puisqu’il préside les destinées des rappeurs en vogue du Suprême NTM. Et ces directeurs associés, ces commissaires de projets. La musique et ses hautes divisions industrielles. Où il faut encore ajouter des pointures de l’avant-scène rap parmi lesquelles les quatre têtes d’Expression Direkt qui, quelque temps auparavant, animaient les plateaux en contant la révolte des bas-quartiers grâce aux bons offices de Marc, et les pousses bourgeonnantes de la Mafia K’1 Fry pour qui il était un sherpa idéal. Au milieu de cette multitude en noir, voilà enfin tous les autres, sans grade ni affiliation véritable, les bassistes de studio, plumes quatre étoiles de fanzine, chefs incontestés de squats populaires, fonctionnaires des Postes, électriciens à leurs comptes et éducateurs d’association.
Au cimetière, l’histoire entière de Marc se déploie. Bandit, artiste et garçon de son époque, c’était un homme de toutes les planètes et partout où il passait, il était cet irradiant qui accrochait le monde. Marc faisait tambouriner l’esprit de ceux qu’il croisait parce qu’il était tout à la fois, bon génie et âme damnée. À ses côtés, venait toujours un moment où l’on se retrouvait dans une situation sans échappatoire. Marc vous forçait à explorer ce que vous aviez de plus visqueux dans vos tripes, la meilleure des forces et la pire des faiblesses. On se confrontait à la vie avec lui. Tout ce qu’il voulait, c’était avancer coûte que coûte. Il n’avait peur de rien si ce n’est de ne pas se sentir être. Dieu qu’il en avait : il aurait pu se battre avec le plus gros des tigres s’il avait pu. Ou le plus gros des ours. Pour tout ça, ses journées valaient bien des mois et des années et même quelques siècles. Avec leurs rires et leurs élans. Leurs giclées, surtout. Leurs guerres. C’était son monde, et pour tout ça, il baladait au-dessus de lui l’auréole d’un matador.
Marc ne croyait en rien, pourtant, cela n’a pas empêché Annick de requérir les services d’un préposé à l’éloge funéraire. C’est un pasteur, celui de Yannis, qui commande l’enterrement tandis qu’on dépose le cercueil jusqu’en bas, là où rien ne bouge. Encore une fois, personne ne siffle. On ne pleure pas et c’est le silence qui s’abat sur une vie de bruits. Ça y est. Cette fois, c’est fini : Marc est mort.